Olivier Auguste
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  • Avril 2011 – La main verte par Alain Suberchicot

    La Main verte

    Cette toile, je l’avais vue de nombreuses fois. Elle était là, dans l’atelier d’Auguste, accrochée à l’un des plus hauts clous, inaccessible. Plus tard, elle voisinait avec le plafond de la belle salle aux murs de pierre de la Croix Rousse où Auguste présentait surtout des paysages, dont cette fameuse balançoire qui a des airs de potence. Là-haut, à plusieurs mètres, impossible encore de la caresser de la main quand on passe près d’elle. Elle est faite pour cela : pour d’abord tenter la main de l’approcher, si l’on veut sentir un grain sur la toile, ou bien effleurer du bout des doigts le brossé qu’Auguste a voulu pour distribuer les valeurs dans l’œuvre. Tout de ce tableau est-il seulement voulu ? Quoi s’échappe de cette volonté construite de figuration ? Le personnage ― c’est une toile à personnage ― regarde-t-il quelque chose ou quelqu’un non loin de lui ? Il y a bien ce médecin qui l’ausculte, ce jardinier qui a la main verte et tient à ce que les plantes poussent. Non, le personnage ne regarde rien ni personne. Il voit, tout au plus, au-dedans de lui, le mystère qu’il est. Je veux pousser, il dit ; je ne veux pas pousser, non, je ne suis pas une plante verte. Je revendique pour l’humain plus que le statut végétal. Je veux dépasser ma naissance de graine, je veux m’augmenter d’un supplément que l’on ne trouve pas dans la nature végétale. Qu’on me laisse être sans attendre de moi croissance, dépliement, efflorescence, fleurissement, ou propension ultérieure à me multiplier comme poussent les plantes. Laissez-moi être moins que je pourrais être. Je me laisse aller à rêver de ne servir à rien. Je ne veux endosser aucun rôle ; pas de passion que je recherche. Oui, dit le personnage encore, j’ai une tête de sale gosse, mais cela cache un bonheur d’être, et non une volonté de nuire. Je suis Auguste. J’ai demandé à Auguste : c’est ton autoportrait ? Il m’a dit non, ce n’est pas moi du tout. Il était sûr de lui. Je ne l’ai pas cru, je sais que c’est une version de lui ; lui, peut-être jeune, non l’homme mais le peintre, que j’observe maintenant. Je suis frappé par la fragilité du personnage vu de loin. Je suis saisi d’une impression de force dès que l’on s’approche du tableau. C’est Auguste, fort et faible en même temps. Il porte en lui-même ce paradoxe ; et c’est pour cela qu’il est soumis à auscultation, d’une main soupçonneuse, qui cherche pour réduire quelque volonté de résister à la croissance. Le personnage dit : je ne veux pas mieux faire ; je n’ai aucune intention. D’ailleurs, on le soupçonne, hors cadre, j’ai les bras ballants, on le verra si un jour Auguste me peint plus entièrement, pour montrer la position de mes mains, la mine sceptique du docteur qui voudrait trouver en moi quelque chose à soigner. La main verte est une main avare. Elle croit qu’un geste économe suffit, et qu’on peut se contenter de donner peu. Elle est pingre, animée d’une autorité qui cache mal qu’on ne fera rien parce que la santé est bonne. Le personnage est presque maigre. Il n’est pas tenté par les nourritures riches. Il se dépense beaucoup. Il est peut-être joueur de ballon. Il fait pourtant penser à une toile du Gréco, sauf qu’il ne veut pas prier. Non serviam, c’est sa devise. Il dit : j’ai déjà été enfant de chœur, mais c’était il y a longtemps. J’ai perdu l’enfance, mais j’ai gardé mes rêves. Ils m’appartiennent. Pour être près de lui, alors, moi seul, j’ai pris la toile sous le bras. J’ai planté un clou, mais pas haut. Il est là, ce personnage, à dire de l’art d’Auguste : non, Auguste ne peint pas dans un esprit de maîtrise. Il peint d’une autre manière. Il peint habité d’une volonté retournée en son contraire : l’immaîtrisé.

Olivier Auguste



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